Lettre à sa femme


Dans les profondeurs, muets, des mondes veillent,
le silence n’est qu’un cri dans mon oreille ;
mais qui donc me répondrait quand moi je crie ?
La querre a biffé la lointane Serbie…
Lointaine, tu l’es aussi, ta voix qu’en rêve
J’entends, vibre en mon cœur quand le jour se lève…
ah que dire quand alentour, froide, fière,
chuchotante se redresse la fougère ?

Quand pourrai-je te revoir, ô mon amante,
femme grave comme un psaume et rassurante,
belle comme la lumière et comme l’ombre,
qu’aveugle, muet j’ atteindrais sans encombre ?
Tu te perds à présent dans le paysage
mais du tréfonds de moi monte ton visage
tu étais le réel, tu n’es plus qu’songe
et dans le puits des jours anciens tu replonges

l’enfant jaloux qui veut savoir si tu l’aimes,
et l’espoir que tu sois ma femme à l’extrême
sommet de ma jeunesse, un jour, me soulève
comme alors, et je m’éveille de mon rêve.
Je le sais, tu es ma femme et mon amie
en dépit de trois frontières d’infamie.
De nos baisers le souvenir se ravive…
Vais-je croupir ici quand l’automne arrive ?

J’ai caressé les chimères les plus folles ;
aujourd’hui les escadrilles me survolent,
l’azur où je retrouvais tes yeux se plombe,
du sein des soutes là-haut tombent les bombes ;
et je vis malgré cette guerre qui dure ;
captif, de tout espoir j’ai pris la mesure,
mais toi je rejoindrai quoi qu’il en coûte,
toi pour qui j’ai parcouru la longue route

de l’âme, et tous ces pays ; car ni la braise
pourpre ne m’arrêtra ni la fournaise,
et s’il le faut l’endurance de l’écorcre…
Une paix – qui vaut le pouvoir et les armes –
La paix d’un homme endurci dans les alarmes
descends dans mon cœur… Et sur moi de s’abattre
la lucidité du deux-fois-deux-font-quatre.

Lager Heidenau, dans la montagne au-dessus da Zagubica,
août-septembre 1944.


作者
Miklós Radnóti

译者
Jean-Luc Moreau

来源

https://www.babelmatrix.org/works/hu/Radn%C3%B3ti_Mikl%C3%B3s-1909/Lev%C3%A9l_a_hitveshez/fr/21893-Lettre_%C3%A0_sa_femme


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