Somme toute, ces deux chaises, à leur façon
n'étaient pas laides. Dommage que les ressorts
ressortaient et que le tissu en était si
désespérément pisseux. Mais c'étaient
bien des chaises, et comment ! Dans cet appartement !
Nous les avons done portées, la plupart du temps
sur la tête, de la rue Orlay, par l'ex-pont
François-Joseph — aujourd'hui pont de la Liberté —
jusqu'au 2, rue Ráday où logeait P.
à cette époque (en voir la trace dans sa poésie).
Une seule chaise — deux plus encore, ça peut servir
à mille petites choses. "Deux poètes sur le pont,
des chaises sur la tête" — on peut très bien imaginer
un tableau avec ce titre. J'espère que ce serait
un tableau réaliste, pas une espèce de
sublimation. Ces deux chaises, c'est important
de le comprendre, ne sont en aucune façon
des auréoles sur nos têtes. Vers le milieu du pont
— mais sans vouloir prouver quoi que ce fût —
nous nous sommes assis sur elles. Une surtout
était percée par ses ressorts. Je ne sail si c'est lui
ou bien moi qui suis tombé dessus. Peu importe !
on ne saurait en déduire ce qui suivit. C'était
un agréable soir d'été. Nous avons allumé
une cigarette ; nous goûtions cette forme
pour ainsi dire singulière du confort.
Par la suite les chaises
ont servi honnêtement pendant quelque temps :
elles étaient les chaises des P. Mais l'homme veut
toujours mieux que ce qu'il a: les chaises ont done été
données au tapissier. Ils ont aussi changé
d'appartement, le premier par nécessité,
le deuxième parce qu'ils ne l'aimaient pas. De nos
fours on se voit plus rarement chez eux. Il y a
plus d'une raison. G. a abandonné A.
(la femme de P.), puis M. (la femme de B.)
a rompu avec moi, puis l'autre M. (la femme
de G.) a divorcé d'avec G. et m'a pris pour mari
(entre-temps les B. aussi se sont séparés), P. s'est
suicidé et depuis il loge la plupart du temps
au sanatorium, sans parler des changements
survenus dans la situation mondiale,
et puis d'ailleurs : nulle part où s'asseoir.
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