En hommage à Joseph Brodsky et István Baka
I
Laureat du prix Nobel avec chat
(D’après le portrait de Joseph Brodsky)
Ce prix, oui, est le tien,
mais ce n’est guère la gloire
qui velouta le cal
de ta pauvre main
qui accueillit tant de plaies, non ;
seulement, sur ton portrait de Stockholm
câlinée d’une mine triste
cette petite chatte
blottie au creux de tes doigts
à la façon de Muryonka
(tel un petit chaton russe,
oui, absolument!)
je dis bien, elle fut seule
à l’unisson de ton destin
là, en ces jours éphémères
de froid triomphe en tenue de gala.
II
Ultime message de Didon
Près de moi, déjà dort Lavinia,
D’une chair plus ferme, plus jeune que tu ne fus,
Mais le feu, qui cette chair la transfigure
En autel, jamais en elle n’a brûlé.
István Baka, Didon et Énée
Déjà de Lavinia tu es las, je le vois
et clame chacune de tes fibres
vers moi, vers Didon.
vers moi qui déjà ne suis plus
pouliche en herbe certes, mais je suis
l’arrivée,
et je suis l’adieu,
celle qui te fus tout amour
toi, le fils de Troie,
dont les beaux yeux picotés par le sel
seront, si loin, mis à la torture,
car me revoir, plus jamais ne pourront.
Le bûcher s’éplore sous mes pieds,
Tu brûles avec moi, amour.
brûles avec moi, quand même survit ton corps ;
toi qui n’es plus que coque vide et froide.
III
Élegue pour Joseph Brodsky
John Donne est allé dormir. Dors le poème,
L’image, le rythme. Ni ne brûle, ni ne tremble,
Tout est apaisé…
Joseph Brodsky, Élégie pour John Donne
Joseph Brodsky est allé dormir.
Son berceau est ville venteuse aux deux noms,
fille méprisée de la Néva,
Son sépulcre, résidence écumeuse des Doges.
Le cœur en dentelle, taraudé par l’errance
(un cœur splendide, comme les grilles vénitiennes !)
il quitta le monde – rapidement,
mais voilà, deux anges poétesses, Anna et Marina
se mirent de suite à le câliner, là-bas,
(sur leurs lèvres oui, le russe était langue des anges!)
Puis arriva son grand-frère poète, Auden,
en sa main, consolatrice, une gentiane bleu ciel.
Tout dernier se présenta Rilke,
pour accueillir dignement en terre d’Hadès
ce fils de Petersbourg tôt usé par la vie
(quand il parle, l’allemand se mue en une délicate
causerie angélique !).
Joseph Brodsky est allé dormir.
Mais là, ces quatre tentèrent de le réveiller,
lui enseignant à oublier la mort,
pour qu’il apprît l’art de ressusciter.
Joseph Brodsky est allé dormir.
Mais la fosse nue ne l’a pas muselé,
quatre ils furent pour l’accueillir.
Ces quatre que lui – leur fils – tant de fois ramena,
mi-croyant mi-incrédule, par ses mots
tenaces et somptueux, à la vie terrestre.
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